Et si on inventait la ville sans voiture ?

En cette journée de pic de pollution accompagnée de circulation alternée nous avons eu un aperçu de ce que serait une ville avec moins de voitures. Oublions pour un soir la campagne municipale et rêvons un peu : à quoi ressemblerait une ville sans voiture ? Politique Fiction…

Article paru dans « Le Nouveau Monde », le 17 mars 2064

A quelques jours des élections municipales, nous sommes partis à la rencontre de Mr Timéo Vasquez, maire de Courbevoie depuis 2026 et candidat à sa réélection après 28 ans à la tête de la ville. Rappelons que Mr Vasquez fut précurseur dans sa ville qui fut la première à se libérer de la dictature de la voiture et à créer ce qui devait s’appeler plus tard les ‘Villes libres’. Son modèle de développement a ensuite été copié par quelques grandes villes de province (Montluçon en 2028, Bordeaux en 2029) avant d’être adopté par Paris en 2032. Il s’est ensuite répandu à travers le monde et fait aujourd’hui figure de référence. Retour sur la genèse de ce projet

LNM : Pouvez-vous nous rappeler quelle était la situation dans votre ville avant votre arrivée à la mairie ? 

Cela paraitra inconcevable aux jeunes d’aujourd’hui mais la majorité de l’espace public était réservé aux voitures et aux transports. Les piétons devaient se tasser sur des trottoirs étroits, faire attention avant de passer devant les voitures. Quand j’étais jeune, la ville organisait une fois par an ce qui s’appelait alors les ‘quais libres’. Pendant quelques heures, une route était condamnée à la circulation et les piétons, vélos, rollers pouvaient en profiter. Vous auriez du les voir ! En arrivant, ils osaient à peine poser le pied sur la chaussée. Ils regardaient partout de peur de faire une bêtise, avant de marcher en plein milieu de la rue tout fiers de leur transgression. Ca me rappelait les images de ces prisonniers sortant de prison désorientés par cette liberté retrouvée

LNM : On raconte même que certaines rues étaient tellement bruyantes que les habitants en souffraient ? 

Cela parait incroyable aujourd’hui mais oui : le volume sonore des anciennes voitures à moteur à injection rendaient la majorité des rues extrêmement bruyantes. La pollution sonore était omniprésente, et dans certains endroits il était tout simplement impossible de s’asseoir à une terrasse pour discuter. Pire, certains habitants ne pouvaient même pas laisser leurs fenêtres ouvertes ! Le bruit faisait tellement partie de la ville qu’on n’imaginait plus qu’il puisse en être autrement. Ca n’était même pas un sujet de débat.

LNM : C’est d’ailleurs je crois la pollution de l’air qui a déclenché le mouvement de contestation ? 

En effet. La voiture s’est imposée petit à petit dans la 2e moitié du 20e siècle et au début du 21e. Elle a connu son apogée dans les années 70 / 80. A cette époque, on envisageait même une autoroute traversant Paris ! En s’habituant peu à peu, nous avions oublié qu’il pouvait exister d’autres possibilités pour les déplacements urbains. La biocrise de 2019 fut à ce titre un déclencheur : rappelons que près de 20 000 personnes, principalement des personnes âgées et des jeunes enfants, sont mortes rien que dans le Grand Paris à cause de la pollution extrême. La population a d’un coup pris conscience de sa servitude volontaire à l’automobile. Mais à quel prix ! Nous étions alors victimes et bourreaux.

LNM : Pourquoi avoir mis si longtemps pour prendre conscience ? Vous avez évoqué par le passé le poids de l’industrie automobile ? 

Rendez-vous compte : en 2013 par exemple, il s’est vendu rien qu’en France 1,79 millions de voitures neuves, d’un prix d’achat moyen de 22 500 euros. Cela représente pas moins de 40 milliards investis par les Français chaque année, rien qu’en voitures neuves. Si vous ajoutez à cela le coût de l’entretien, des assurances, de l’essence… c’est sans doute près du double qu’il faut compter, soit 80 milliards par an. A titre de comparaison, une ligne de tramway coûtait à l’époque environ 13 millions d’euros par km. Si l’argent investi chaque année dans l’automobile avait été mis dans les tramways, nous aurions pu construire 6000 kms de tram chaque année ! A titre de comparaison, le réseau de métro le plus dense, celui de Paris, représentait à l’époque 220km … Un français dépensait chaque année 3300 euros pour sa voiture, mais râlait pour payer 50 euros par mois sa carte Navigo.

LNM : Et c’est alors que vous avez créé à Courbevoie la première ‘Ville-libre’ 

Effectivement. Il faut se rappeler du Courbevoie de l’époque : la ville s’est développée en même temps que La Défense dans les années 70. A l’époque, la voiture était maitre dans la ville. Par la suite, la ville s’est un peu embellie mais sans remettre en cause la place de la voiture. Ce retard a été notre chance : beaucoup d’autres villes ayant amélioré dans les année 2000 leur urbanisation, l’urgence était moindre pour elles. A Courbevoie, le point de non retour était atteint, il fallait une action forte et c’est sur cette base que les électeurs m’ont fait confiance la première fois.

LNM : C’est le début des tramways dans toute la ville et de l’interdiction de la circulation ?

La ville de Courbevoie est tout en long, cela nous a facilité la tâche : nous avons créé 10 kms de tramway, permettant de créer un maillage fin sur toute la ville. 3 lignes ‘horizontales’ : une ligne sur les quais de seine, une ligne sur l’Avenue Gambetta, Aristide Briand, Boulevard de la Paix et une ligne Avenue de l’Europe, rue Raymond Ridel. 3 lignes verticales : 1 boulevard de Verdun, 1 Rue Jean-Pierre Timbaud et 1 Rue de Bezons / Avenue Marceau. De cette manière, chaque habitant était à moins de 5mn à pied d’une station.

Ces 10 kms de lignes nous ont coûté 130 millions d’euros, soit seulement 2 fois le coût de la Cité des Loisirs construite quelques années auparavant. 130 millions représentaient 3 ans de la capacité d’investissement de la ville. Pas tant que ça finalement pour changer la face d’une ville !

Ce maillage fin du territoire nous a ainsi permis de rendre toute la ville de Courbevoie piétonne. Seuls quelques axes sont restés autorisés pour les voitures en transit : les quais, le boulevard de Verdun, le circulaire de La Défense. Les personnes voulant traverser la ville empruntaient ces axes. Pour ceux souhaitant s’arrêter à Courbevoie, nous avons construit 4 parkings gratuits aux entrées de ville. Le coût de 20 millions d’euros de ces parking était à notre portée.

Au début, les résidents pouvaient continuer de circuler dans la ville uniquement pour rejoindre leur domicile. Nous avions ainsi réduit de 80% le trafic. Quelques années plus tard, la majorité des résidents ont utilisé uniquement les parkings des entrées de ville.

LNM : Avez vous rencontré beaucoup d’opposition au lancement de ce projet ? 

Un tel projet a forcément rencontré une forte opposition. On nous a prédit la mort de la ville ! Cela devait tuer le commerce de proximité, la ville allait se marginaliser, personne ne voudrait plus y habiter, les impôts devaient exploser… La réalité fut toute autre : le système de mini-tram avec 1 seule voiture mais une fréquence toutes les 2 mn permettait d’aller rapidement et facilement d’un endroit à l’autre de la ville. Pour les plus âgés, les quelques bus complémentaires permettaient de desservir les quartiers plus éloignés.

En retour, la ville fut embellie et les travailleurs de La Défense ont commencé à venir profiter de cet espace libéré si près de leur lieu de travail. Nous avons dû ensuite faire face à un boom de l’immobilier, beaucoup de monde souhaitant bénéficier de ce cadre de vie unique. A l’époque, Courbevoie comptait seulement 90 000 habitants, contre près de 150 000 aujourd’hui.

LNM : Les habitants de Courbevoie avaient-ils complètement abandonné leur voiture ? 

Au début non. La voiture restait un moyen de transport utilisé pour relier une agglomération à une autre. Par contre, dès l’arrivée dans la ville, elle restait au parking. Ce mode de transport urbain au sein des villes de taille moyenne s’est rapidement répandu sous la pression des habitants ayant vu qu’un autre mode d’urbanisation était possible.

LNM : Avec le recul, avez-vous des regrets ? 

Un seul : ne pas l’avoir fait plutôt, ce qui aurait évité toutes les maladies de pollution qui furent la plaie du 21e siècle.

LNM : Merci Timéo Vasquez pour vos réponses, et bon courage pour votre campagne municipale !



Toute ressemblance avec la campagne municipale de 2014 ne serait qu’un doux rêve…

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